2026

2e prix


Laura Tibaudo

Nous sommes le bois... désormais

 Une faible lumière s’insinue entre les frondaisons blafardes. Je savoure cette balade automnale aux côtés de ma fille. Sa joie de vivre me transperce le cœur, me ramenant à une époque révolue où, enfant, je gambadais moi aussi avec mon père.

Mes yeux vifs scrutaient alors la végétation dense, en quête d’une fourmilière pour m’amuser. J’observais le comportement des animaux dans les sous-bois tandis que mon père les photographiait à l’aide de son vieux polaroid. Les oiseaux nous escortaient en gazouillant joyeusement.

Aujourd’hui, nous foulons un tapis de feuilles mortes aux couleurs passées, qui étouffent le bruit de nos pas. Plus aucune trace de fourmis. Le silence pesant n’est brisé que par la valse du vent dans les branches mortes. Ma fille s’extasie à chaque pas, ramassant les pommes de pin une à une, pour me les montrer comme autant de trésors. Sa chevelure brune ondule au gré de ses déambulations.

Une brume épaisse et familière occulte le ciel depuis bien longtemps. Elle nous enveloppe d’un éternel camaïeu de gris. Ma fille n’a pas besoin de jaune pour dessiner le ciel.

L’écho d’une toux rauque, caractéristique des enfants de notre époque, me parvient. La poitrine serrée d’inquiétude, j’accoure à toutes jambes vers ma fille, dont le petit corps est secoué de spasmes.

  • Il faut mettre ton masque, ma chérie…

Contrariée, elle tend sa main vers moi pour saisir le masque blanc. Dans un geste coutumier, elle l’applique sur son visage.

Elle reprend son souffle, retrouvant rapidement une respiration régulière.

  • Merci papa, je suis désolée. Je déteste ce fichu masque, tu sais.
  • Je sais ma chérie, dis-je en posant affectueusement ma main sur son épaule. Mais regarde, tu en as besoin.
  • Je sais, dit-elle en soupirant. Tout le monde en a besoin.

Elle regarde le masque que je ne quitte presque jamais, sous peine de m’étouffer. J’imagine qu’elle aimerait voir le sourire de son père plus souvent...

Main dans la main, nous reprenons notre marche à travers les bois. Soudain, elle pointe du doigt un éclair azur qui déchire la brume.

  • Oh, il y en a un ! m’écriai-je, ébloui.

Lorsque ma fille s’élance à sa poursuite, je décèle la légère boiterie qui la déséquilibre, signe que ses membres s’engourdissent encore.

Je la retrouve accroupie en silence à quelques mètres, dominant un papillon étincelant aux ailes veinées de lumière fluorescente. Nous restons figés de longues secondes, fascinés par les couleurs qui pénètrent nos iris.

  • Allez ma chérie, il ne faut pas perdre de temps. Ils doivent nous attendre, dis-je en me relevant.
  • D’accord papa. Au revoir papillon ! dit-elle en adressant un signe de la main à l’insecte enchanteur.

Nous parvenons à l’orée de la grande clairière dédiée au reboisement. D’immenses affiches colorées sont suspendues entre les bras des arbres centenaires qui l’encerclent.

SAUVEZ L’HUMANITÉ, PLANTEZ DES ARBRES-PAPILLONS.

  • On y est ! C’est bon, c’est là ! me dit-elle en trépignant et en désignant les affiches bariolées.

Les arbres-papillon… Depuis quelques mois, ces arbres à la sève brillante, créés génétiquement, envahissent les médias. Inspirés des papillons mutants qui pullulent dans nos bois, ils partagent leur esthétisme envoûtant… mais pas seulement. Ils ont également acquis leur capacité extraordinaire : absorber les polluants et rejeter de l’air pur en échange.

  • Papa, pourquoi est-ce qu’on doit planter ces arbres ? me questionne ma fille.
  • Chérie, ils sont nos sauveurs. Ils vont se nourrir de la pollution de l’air. Tout redeviendra comme avant. Il faut en planter beaucoup, dis-je, avec un grand sourire.
  • Alors, on en a de la chance, de les avoir inventés. Je vais en planter plein, papa ! Je te le promets !

Elle se jette sur moi et m’enlace, collant sa petite joue rugueuse contre la mienne. Je respire l’odeur de sa tête, comme lorsqu’elle était bébé et que je la serrais contre mon cœur. Je remarque les cheveux épais éparpillés sur son pull rose.

  • Allez, on va s’enregistrer alors. Tu te souviens ? Tu me laisses parler, lui dis-je, avec sérieux.

Elle hoche la tête en silence.

Nous nous dirigeons vers les hommes en uniforme bleu, alignés en rang d’oignons, tristement immobiles. Les yeux qui dépassent de leurs masques sont froids et dénués de vie. Sans un mot, je m’approche de l’un d’entre eux et je lui tends mon formulaire. Il se penche vers ma fille et lui colle mécaniquement un numéro sur son pull rose : 139.

Je m’exclame d’une voix enjouée :

  • Tu as un super numéro ! Allez c’est bon, file ma belle !

Elle hésite, mais avant de me tourner le dos elle m’annonce avec un air empreint de gravité :

  • Quand je serai grande, je reviendrai ici et je leur dirai merci, aux arbres papa !

Quand je serai grande… Je déglutis difficilement.

  • Tu as raison ma fille, c’est une très bonne idée. Allez, vas-y !

L’homme qui me fait face croise mon regard. Finalement, il doit subsister une trace d’humanité sous sa carapace.

Ma fille se précipite à toutes jambes pour accomplir sa mission, irradiant d’un optimisme enfantin. Elle rejoint la dizaine d’enfants qui poussent sur leurs pelles de toute la force de leurs petits bras. Leurs silhouettes menues se découpent dans le brouillard, comme des ombres chinoises. Les branchages juvéniles semblent bien frêles face à la pollution vorace qui ronge déjà leurs corps fragiles. Des éclats de rire fusent, cascade d’innocence cristalline sous le regard terne des hommes qui les surveillent.

J’espère lui offrir une enfance digne de ce nom.

Absorbée par sa tâche, elle ne prête plus attention à moi. Je m’assois sur une souche au pied d’un arbre bleuté, et j’admire la détermination de ma fille. Mon sourire se fissure sous le masque.

Les arbres ne grandiront jamais assez vite.

 Mon corps tout entier se contracte à cette idée. Une boule familière se forme dans ma gorge. Les larmes et la nausée sont là, prêtes à jaillir. Mon esprit se heurte aux murs de la réalité. La fin se profile à l’horizon.

Je me ressaisis, chassant les mauvaises pensées comme s’il s’agissait d’une nuée d’insectes nuisibles. Elles ne doivent pas gâcher cet instant de bonheur. J’ouvre mon sac de toile et j’en sors le vieux polaroid de mon père. Les mains encore tremblantes, j’immortalise cette image de ma fille heureuse, occupée à sauver le monde. Ce souvenir ne disparaîtra jamais. Je patiente trois minutes, le regard dans le vide, en secouant le papier brillant. Lorsque la photographie apparaît, je ne peux retenir une larme.

Elle est si belle.

  • Je te la confie, dis-je à l’arbre-papillon, au feuillage phosphorescent.

Je punaise la photographie à son tronc. Une goutte de sève lumineuse coule de sa blessure.

En jetant un regard tendre à ma fille, j’appose ma main sur l’arbre, dans un geste d’espérance condamnée d’avance.

Le temps a filé et la forêt a continué de respirer, tel un métronome inébranlable. Au rythme des saisons.

J’appréhende ce moment depuis des mois. Cela fait bien longtemps que je ne suis plus une petite fille. Revenir dans ces bois est atrocement douloureux, plus encore que mes articulations raides et grinçantes. J’ai accepté une mission importante : effectuer des relevés de pollution atmosphérique. En étudiant la cartographie des lieux, j’ai immédiatement reconnu l’endroit. Chaque pas me ramène à l’enfant que j’étais, celle qui courait, insouciante, sur le sentier. Mon père n’est plus là. Je ne courrai plus jamais. L’amertume remonte du creux de mon ventre.

Un bip tinte furieusement, indiquant une dose toujours aussi meurtrière de particules polluantes en suspension.

Une douce brise caresse ma joue, secouant les quelques cheveux épars qu’il me reste. Leur couleur verdâtre et luisante s’accorde à celle de la végétation. La clairière a subi une véritable métamorphose, elle aussi. Elle s’est muée en un magnifique bosquet, dont les feuilles luisent comme des constellations parmi les troncs colorés.

Un papillon virevolte, comète indigo à la queue étincelante. Lorsqu’il se pose à mes pieds, à l’ombre d’un arbre bleu, un éclat blanc enfoui dans la terre attire mon regard.

Elle est toujours là. La photo de mon père.

Plus qu’une intuition, c’est une certitude.

Je parviens à extirper la feuille fragile en la saisissant entre mes doigts roides. Le papillon s’envole, grain de lumière transperçant l’atmosphère tranquille de la forêt.

La photographie a perdu de sa brillance et les couleurs ont viré au jaune. Malgré la perte de contraste, j’y suis bien reconnaissable : une enfant de dix ans au visage maculé de terre. Un sourire plein d’espoir aux lèvres. De grands yeux avides tournés vers un avenir illusoire, une mascarade.

Les souvenirs me transpercent de part en part, doux et piquants à la fois.

Au contact de la photo, mon tourment devient une brûlure qui se propage dans toutes les veines de mon corps. Je lâche brusquement l’image, la laissant choir au sol. Des larmes épaisses et dorées ruissellent le long de mon nez. Elles y abandonnent des traînées résineuses. Dans un tourbillon d’air chaud, les branchages se replient sur moi dans une attitude protectrice. Des gouttes de rosée tombent sur mes épaules, comme autant de perles de chagrin. Ma jambe craque. Mon pied droit se soulève, impitoyable. Il s’abat sur le vieux polaroid. Je piétine les restes de cette humanité à laquelle je n’appartiens plus. Pas de descendance, pas de petite main à serrer, plus de course effrénée dans les bois.

Ma main opaline, posée sur l’écorce de l’arbre, perçoit l’onde rassurante de la vie qui palpite à l’intérieur. Nous vibrons ensemble.

Mes orteils s’étirent et s’enfoncent un peu plus profondément dans la terre humide. La forêt environnante est parcourue d’un doux frémissement qui se répercute en moi, tel un écho.

Nous sommes pareilles, désormais. Je suis la forêt.

Un ultime murmure m’échappe, se mêlant à celui des feuilles :

  • Merci…

Il ne reste que l’eau et la lumière.

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