2026

3e prix


Joëlle Oudard

Un meilleur meilleur ami

De : Solène Rivaux

A: Michael Zbinden

Jeudi 25 Mai 2006, 23h21

Cher Michael,

J’espère que ce courriel te trouve en pleine forme malgré la charge de travail qui est la tienne en ce moment.

Je suis désolée de te déranger avec une histoire plutôt personnelle, mais il se trouve que mon fils Nathan a un comportement étrange depuis que je l’ai pris hier avec moi pour la journée de reconnaissance à la forêt de Scatlé. Comme tu le sais, le père de Nathan et moi venons de nous séparer et je n’avais pas de solution de garde pour lui la veille du jeudi de l’Ascension. J’ai pris la liberté qu'il m'accompagne, non sans demander l’autorisation au responsable de mission. Je me suis d’abord félicitée de l’avoir fait. Durant l’exploration, il s’est montré curieux de tout, marchant avec précaution, évitant soigneusement les chablis, recueillant des mousses bryophytes, écoutant et commentant tous les bruits. Vers le milieu de la mission, il a fait un long arrêt devant un jeune épicéa, déjà grand. Il en recueilli plusieurs cônes tombés au sol de manière précoce. Il s’est assis en face de lui, l’a touché et regardé longuement. Il lui a même parlé.  J’ai eu le plus grand mal à l’en déloger.

Depuis, il veut dormir avec les cônes qu’il a récupérés. Il parle aux mousses. Il réclame sans arrêt la même histoire pour enfants de “Poc l’épicéa”. Je sais que ce que je t’écris va te paraître absurde, irrationnel, mais il semble avoir établi une sorte de connexion avec ce spécimen, dont il prétend me relater l’état. Toi qui es père d’une famille nombreuse en plus d’être un botaniste aguerri, est-ce que cela t’est déjà arrivé avec l’un de tes enfants ?

D’avance merci de ta réponse, et donne-moi des nouvelles de la mission.

Bien cordialement à toi,

Solène.

 

Jeudi soir, Nathan surgit dans la chambre à coucher maternelle :

  • On lit “Poc dans la forêt” ?
  • On l’a déjà lu plusieurs fois, tu n’as pas envie de changer ?
  • Non, je veux Poc, “Poc dans la forêt”.

Solène s'assied sur son lit. Nathan saisit son loup en peluche dont il frotte une patte molle contre son nez et se câle dans ce que sa mère et lui appellent « le trou à histoires », soit l’espace laissé vide entre les jambes croisées en tailleur de sa mère, tout contre elle. Il fixe l’image enfantine de Poc, un jeune épicéa doté de deux grands yeux et d’un chapeau vert sur sa cime.

  • Maman, ta forêt que tu m’as montrée hier, elle s’appelle comment déjà ?

Solène sourit.

  • Ce n’est pas ma forêt mon petit loulou, c’est une forêt primaire, qui appartient à tout le monde et qui s’appelle Scatlè.
  • La forêt, elle est primaire parce qu’elle est à l’école primaire comme moi ?
  • Non, elle est primaire parce que l’homme n’y fait rien. Il ne coupe pas de bois, il ne soigne pas les arbres, il ne plante pas de graines. La nature se débrouille toute seule. Une forêt primaire, c’est un endroit où l’humain essaie de se faire tout petit : si on intervient trop, on change ce qu’on veut comprendre.
  • D’accord mais si elle se débrouille toute seule ça veut dire que s’il y a des arbres malades, personne ne les soigne ?
  • Exactement, personne ne les soigne. Soit ils arrivent à vaincre la maladie tous seuls soit ils meurent. Mais tu sais, les arbres, ils s’aident entre eux.

Nathan sourit tendrement au livre puis ses yeux couleur caramel s’embuent :

  • Moi aussi je veux aider les arbres, comme toi Maman, murmure-t-il. Et même que Poc, je peux te dire qu’il est malade.

 

De : Michael Zbinden  

A : Solène Rivaux

Vendredi 26 mai 2006, 08h32

Chère Solène,

Merci pour ton message, qui ne me dérange pas du tout mais au contraire m’offre une distraction bienvenue dans l’inventaire laborieux des dizaines d’échantillons de mousses et d’écorces que nous venons d’entamer, avec les trois stagiaires. Le travail est conséquent et je dois dire que nous t’attendons de pied ferme après ton week-end prolongé, dont, je l’espère, Nathan et toi profitez pleinement. Tu as bien fait de l’emmener sur ton terrain professionnel, il peut ainsi comprendre ton univers, tes compétences, les projets pour lesquels nous travaillons. Quant à son comportement, si je peux me permettre cette question : dort-il parfois dans ton lit ? J’espère que tu ne me trouves pas intrusif ou indélicat. Quand je me suis séparée de la mère de Lorenzo, Béatrice et Timeo, les enfants ont souvent dormi dans mon lit. Nous avions besoin de vivre resserrés durant la nuit pour passer cette étape et construire une nouvelle forme de famille. À cette époque troublée de ma vie, ils m’ont souvent relaté que je parlais dans mon sommeil avec des termes scientifiques compliqués. Tout cela a fini par passer. Si Nathan partage ton lit, qui sait si tu ne parles pas dans tes rêves de mousses, de filaments et de coléoptères ? Il n’a que 9 ans, l’imagination peut être encore très vive à cet âge. Profite, bientôt il te parlera marques, influenceurs sur les réseaux sociaux et ... filles.

Je reste à disposition si tu souhaites encore les conseils d’un botaniste passable et d’un père probablement médiocre.

Bonnes fins de vacances et à bientôt,

Michael

 

Samedi soir, dans le trou de l’histoire, “Poc l’épicéa”, page 3 :

  • J’aime aussi manger des mûres, conte Solène.
  • Plutôt des myrtilles, non ? Dans ta forêt maman, y’a plein de myrtilles, qui se cachent sous l’épicéa Poc. Elles aiment bien son odeur de résine. Nathan serre la patte de son loup contre son nez.

A la page 24, Poc se demande qui, dans la forêt, est son meilleur ami.

Nathan, lève la main et crie au dessein :

  • Ton meilleur meilleur ami, c’est moi !

Se hissant par les mains, il sort du trou de l’histoire dans un petit saut et de lapin et plante devant Solène deux yeux grands ouverts et soucieux :

  • Bon maintenant je veux m’endormir et penser à Poc qui est vieux qui ne va pas très bien. Bonne nuit.
  • Comment ça, il ne va pas très bien Poc ? Il va très bien et...
  • Laisse tomber Maman, je t’expliquerai.
  • Euh, d’accord mon grand garçon, bonne nuit.

Solène dépose un baiser sur le front de son fils qui lui tourne le dos, loup en peluche en mains.

Solène lui caresse les cheveux, ébranlée. Comment Nathan peut-il savoir que les myrtilles aiment l’odeur de résine de l’épicéa ? À vrai dire, sur le plan botanique, on ne sait pas très bien pourquoi les myrtilles poussent plus volontiers sous les les épicées que sous d’autres arbres. L’explication sensorielle de son fils l’interpelle.

Dimanche soir, Nathan demande “Poc”. Solène essaie de le convaincre, en vain de choisir une autre histoire.

- Je veux Poc !

À peine la lecture démarrée :

  • Il rougit de plus en plus.
  • Quoi ?
  • Il rougit de plus en plus. Y'a un champignon qui est rentré sous sa peau, Maman.

Nathan fixe sa mère, l’air anxieux, et commence à se gratter les avant-bras.

Solène, essayant de masquer son trouble, adresse à son fils un visage impassible et bienveillant.

Elle cède et recommence à lire. Page 7 :

- L’automne, on adore regarder ensemble les feuilles tomber

- Maman, elles ont trop d’eau.

- Qui, Poc et l’écureuil ? Ce n’est pas “elles” c’est “ils”.

- Non, les racines de Poc. Elles sont trop d’eau. Du coup il y a un satané champignon qui a poussé sur elles et qui est rentré dans Poc. C’est pour ça que Poc est malade.

Solène lui pose d’autres questions :

- Tu parles des mousses qui sont par terre et que tu as ramassées ?

- Mais pas du tout, je parle d’un satané champignon que l’on ne voit pas. Quand il pleut trop, il attaque les racines et il rend rend les aiguilles toutes rouges. Si on ne fait rien Maman, dans plusieurs mois, Poc, il sera mort, mort je te dis ! Et beaucoup d’autres arbres autour de lui ! Et Nathan éclate en sanglots.

- C’est les mousses qui me l’ont dit.

- Mais enfin Nathan, Poc n’existe pas, c’est une histoire pour enfants et les mousses ne parlent pas.

- Si, il existe, lui crie Nathan, bien-sûre qu’il existe ! On l’a vu dans ta forêt primaire !

- Mais, Nathan, dans la forêt on a vu plein d’épicéas. Le très gros qui t’a plus, tu veux dire ? Il allait très bien. Il avait perdu quelques cônes un peu tôt pour la saison, mais c’est probablement dû à la semaine de pluie que nous avons eue.

- Non, il n’allait pas bien ! 

- Ce sont les filaments qui me l’ont dit, Maman. Votre forêt primaire là, elle va pas bien. Elle va pas bien parce qu’il manque plein d’autres sortes d’arbres et quand il y a plein d’arbres différents ben y’a d’la diversité et du coup les scolytes ils sont moins fort et ils n’attaquent pas. Les champignons méchants non plus. Les arbres depuis quelques temps, ils ont ou trop soif et trop chaud, ou alors ils ont trop d’eau et ça développe les foutus champignons. Surtout Poc, parce qu’il est vieux et qu’il a moins de forces. Maman, s’il te plaît, on va dans la forêt, je vais te montrer. Je sais que dans la primaire on ne peut

- Mais Nathan, c’est impossible, c’est une forêt protégée et...

- Tu ne m’écoutes pas, hurle Nathan en se dégageant du trou de l’histoire et en lançant le livre en l’air. Tu ne m’écoutes pas et tu vas laisser mourir Poc alors que les mousses, le livre et moi on n’arrête pas d’essayer de t’avertir !

***

De : Solène Rivaux

A : Michael Zbinden

Dimanche 28 mai 2006, 22h30

Cher Michael,

Merci de ta réponse empathique et pleine de bon sens. Nathan et moi sommes en effet en pleine tempête après cette séparation, et je crains que cela le perturbe beaucoup. Je lui ai demandé si je parlais en dormant, il m’affirme que non. En revanche, il est de plus en plus obsédé par cette histoire d’arbres malades. Ce soir, l’histoire du soir a viré au drame : il m’a soutenu que le grand épicéa qui l’a tant fasciné mercredi dernier est malade, que les aiguilles sont en train de devenir rouge et que nous devons absolument agir avant que le champignon ne le fasse mourir et colonise toute la forêt. Je suis très désarçonnée et m’inquiète de le voir repartir chez son père dans cet état. Peut-être que je devrais lui prendre rendez-vous chez un pédopsychiatre, je ne sais pas. Je suis contente de reprendre bientôt le travail, ce qui me changera les idées.

A mardi !

Solène.

***

Accroupie, Solène regarde Nathan droit dans les yeux :

  • Ça va aller, mon loulou, tu as tout ?

Nathan la fixe, l’air grave.

  • Oui, j’ai tout dans ma valise, et dans mon sac, les mousses et les cônes de Poc, et le livre. Tu vas aller le voir, dis, le vrai Poc ?
  • Je vais aller le voir, je te promets. Pendant ce temps, toi, tu travailles à l’école, ton solfège et ton piano, et tu mets ta crème sur les bras tous les soirs, ok ?

Nathan serre la patte de son loup contre son nez, tourne le dos à Solène et descend la petite allée en direction de la voiture garée en contrebas.

Solène le regarde s’éloigné, le cœur serré.

Elle s’attable à son bureau et ouvre sa messagerie.

 

De : Michael Zbinden

A : Solène Rivaux

Lundi 29 mai 2006, 21h54

Chère Solène,

Il est tard mais, de retour de mission ce soir, je n’ai eu en tête que de t’envoyer ce courriel. Je n’ai pas pu t’écrire avant, car, après le retour à la cabane et l’inévitable inventaire des échantillons récoltés, le responsable de mission a absolument voulu tous nous inviter à boire un verre pour clôturer la phase d’exploration de la mission, au petit restaurant qui borde l’entrée de la forêt. J’avais les jambes et les yeux fatigués, aucune envie de socialiser, et surtout, surtout je rongeais mon frein de te partager la découverte que nous avons faite ce soir :  ton fils avait raison ! Lors de la dernière récolte d’échantillons, nous avons remarqué qu’un spécimen d’épicéa, un vieil arbre particulièrement imposant, avait des aiguilles très discrètement colorées de rouge. Nous en avons récolté des échantillons. Après analyse, il s’avère que l’arbre commençait tout juste à être contaminé par du Fusarium. Je ne te ferai pas l’offense de t’apprendre qu’il s’agit d’une flore fongique pathogène particulièrement agressive qui se développe dans le sol à proximité des racines. Une sacrée saleté pour les épicéas et tous ses cousins conifères - sapins, pins, mélèzes. Comment ton fils a pu se rendre compte de cela en cueillant deux mousses et trois cônes, je l’ignore. Nous allons soumettre ce cas à la communauté scientifique. Nous ne pourrons pas intervenir pour aider Poc et Scatlè à vaincre cette maladie. Mais nous pouvons alerter sur la nécessité de planter des jeunes pousses tout autour, pour l’aider à lutter. Quant à ton fils, si je peux me permettre ce conseil de mauvais père, je pense qu’il mérite de venir constater par lui-même qu’il avait raison, et d’encourager Poc dans sa lutte.

Ton collègue irrationnel,

Michael

 

Dimanche matin, 4 juin 2006. Une lueur jaune entoure doucement les cimes. En contrebas, c’est un halo blanc et gris qui sillonne entre des centaines de troncs dressés en sentinelles et leurs branches maigres qui cherchent la chaleur et la lumière.

Un coucou jette deux notes sonores à la volée tandis que les chaussures de randonnées de Solène, Nathan et Michael chuintent sur les feuilles et les cailloux.

Ils quittent le sentier de randonnée et s’avancent dans la forêt primaire, ralentis par de gros rochers désordonnés coiffés de milliers de fougères et d’un fouillis de branchages.

Des troncs jonchent un sol inégal, chargé de mousses vertes d’où émergent de très petits bourgeons d’épicéas.

Ils enjambent un énorme tronc d’arbre étalé au sol, entièrement recouvert de mousses. A l’une des extrémités a poussé une étrange tête végétale et boisée, furibarde architecture de lichens et branchages crochus.

Ils s’arrêtent devant un épicéa d’un vert vigoureux, qui oscille entre l’olive et la bouteille. Le jeune arbre penche légèrement. Il semble lutter contre la pente.

  • C’est lui, Maman.

Le chant métallique de la mésange noire accompagne leur contemplation.

Michael s’approche du tronc, sort une loupe de sa poche et inspecte la base de l’écorce, là où les racines s’enfoncent dans un tapis de myrtilliers. Il échange un regard grave avec Solène : les signes sont bien là, invisibles pour un œil non averti, mais flagrants pour qui sait lire le langage des filaments.

Nathan, lui, ne regarde pas l'arbre. Il fixe la lisière de la forêt, là où le sentier balisé s'arrête.

  • On ne peut rien faire, pas vrai ? murmure-t-il, d’une voix étrangement calme.
  • C'est une forêt primaire, Nathan, répond doucement Michael. Si on apporte des produits pour soigner Poc, on apporte aussi notre monde avec nous. On change l'équilibre.

Nathan s'approche de l'épicéa et pose sa petite main contre l'écorce rugueuse.

  • Ton meilleur meilleur ami, c’est moi. Bats-toi Poc, avec tous tes cousins de la forêt sauvage. Nous, on va t’aider depuis l’extérieur, en plantant des copains.

Solène veut le prendre dans ses bras, mais l’attitude du petit garçon l'en empêche.

  • Oui, dit-elle d'une voix étranglée. C'est le prix de sa liberté.

Nathan hoche la tête. Il ramasse une poignée de mousse, la porte à son nez, puis la repose délicatement au pied de l'arbre, comme on dépose une offrande. Il recule d'un pas, puis deux, rejoignant les adultes près du vieux tronc couché.

  • On s'en va, Maman et Michael. Poc a besoin de rester seul avec les autres arbres pour se battre.

Il tourne le dos à l'épicéa et reprend le chemin inverse, progressant avec une précaution infinie pour ne pas écraser les jeunes pousses. Solène et Michael le suivent en silence. Arrivé à la limite du sentier de randonnée, là où les panneaux indicateurs rappellent la présence de l'homme, Nathan s'arrête une dernière fois.

Il regarde l'immensité verte et sombre de Scatlè.

  • À bientôt, Poc, souffle-t-il dans un murmure que seul le vent dans les cimes semble recueillir.

Il reprend sa marche, sa peluche bien serrée contre lui dans son sac à dos, laissant derrière lui le monde des racines et des secrets. Il sait désormais ce que Solène n'avait pas su ou osé lui dire : aimer les bois, c'est aimer en constatant jour après jour leur lente disparition. C’est aimer en ne renonçant pas à l’espoir, aimer en luttant pour tenter de ne pas les perdre tout à fait. Les bois, qui habitent désormais en lui comme une blessure sacrée.

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